Il y a des mots qu’on nous ressort à toutes les sauces. C’est sporadique : chaque mot bateau a sa période d’efficacité et une date de péremption plus ou moins éloignée. Certains sont déjà du passé quand d’autres perdurent et traversent les époques du web (oui, le web a déjà vécu plusieurs époques facilement identifiables depuis ses débuts). Des mots bateaux, on en trouve aussi dans la vraie vie, mais ce qui est intéressant aujourd’hui c’est de voir comment ces mots deviennent presque incontournables, un peu comme des classiques qu’il serait bon de ressortir pour étaler sa culture générale.

Le premier mot bateau, le plus courant, celui qui dure et perdure, et qui donc servira ici d’exemple, c’est “décalé”. Décalé, donc, et ses variantes, dont le décalage, ses associations – un esprit décalé -, ses hyperboles – le “surdécalage” (déjà lu quelque part sur la Toile), ses… Bref, vous avez compris le principe : on prend un mot et on l’utilise jusqu’à l’overdose. On parle de concept décalé comme du must have en matière de concept. Plutôt que de décrire ce fameux concept comme ayant une approche inédite, on dit qu’il est décalé. Décalé, aujourd’hui, veut à la fois tout dire et rien. Rien parce qu’à force de l’utiliser encore et encore, parfois sans réelle justification, il en a perdu son sens premier.

Être sans conformité, sans rapport direct avec quelque chose ou quelqu’un : Être décalé par rapport à la réalité. (Larousse)

Et oui, à force d’être décalé, le décalage est devenu la norme. Le décalage est devenu ordinaire. Voilà pour l’exemple : un projet décalé n’est autre qu’un projet normé dont on aimerait penser qu’il n’est pas comme les autres.

Voilà pourquoi la sémantique et le vocabulaire sont à réintégrer en urgence dans le langage de nos créatifs. Car, s’ils savent concevoir un projet, imaginer un concept, ils ne savent plus le présenter. L’abus de mots bateaux ne permet plus de trouver la justification de l’exceptionnel. Un peu comme lors d’un entretien d’embauche : on se présente comme décalé (encore !), dynamique, passionné (sic !), termes qui ont, semble-t-il, fait leurs preuves. Si bien que tout le monde les revendique et qu’ils ne constituent donc plus du tout un moyen de se démarquer.

Il existe pourtant bien des dictionnaires des synonymes, fort utile en un autre temps, et qui pourrissent aujourd’hui sur des étagères poussiéreuses. Ce sont eux qu’il faudrait rouvrir,  tout en étant digital natives (des versions en ligne existent elles aussi), afin de déterminer qui nous sommes, comment nous nous présentons, comment nous nous positionnons pour ne pas faire comme les autres. Et si, pour changer – vraiment – on dénichait des mots oubliés, des termes obscurs, quitte à les expliciter, des baselines originales pour décrire notre travail, notre concept, notre vision… En un mot pour NOUS décrire…?

Parce que finalement, rien ne ressemble plus à un bateau que le même bateau…

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